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Management des risques psychosociaux :
Des réponses parcellaires à une problématique globale et complexe
Les données recueillies dans les 32 centres de consultation des pathologies professionnelles intégrés dans les CHU en France ont enregistré plus de 200 000 consultations depuis 2001 dont une hausse constante des pathologies psychiques, tout particulièrement dans le secteur tertiaire. Ceci n’est que la partie visible d’un iceberg de souffrance, les personnes faisant la démarche d’une consultation étant largement minoritaires, tant il est vrai que dissimuler ses faiblesses est toujours largement considéré comme une preuve de performance. On doit prendre sur soi, être fort, dominer son impuissance à faire face aux situations. Bref, on doit souffrir en silence ! >> Lire la suite...
Les réponses apportées par les organisations et les entreprises ne sont malheureusement pas à la hauteur du problème.
En premier lieu, on constate que la réponse réglementaire et bureaucratique formalisée dans le « document unique » constitue le plus souvent l’action centrale, voire unique, sur laquelle on focalise toute l’attention pour éviter toute sanction ou pénalité.
En second lieu, la mise en place de systèmes plus ou moins élaborés d’écoute et d’alerte des risques psychosociaux constitue, particulièrement dans les grands groupes, « la solution magique » : les fameux numéros verts, les « SOS souffrance au travail » fleurissent, avec pour résultat, un nombre très faible d’appels ou d’alertes de personnes en souffrance, ce qui permet aux plus cyniques de conclure que le problème n’existe pas ou plus comme nous l’a évoqué le DRH d’un groupe de plus de 120. 000 collaborateurs :
« Nous avons mis en place, il y a 6 mois, une ligne téléphonique dédiée à la souffrance au travail. Sur la période, on a eu 13 appels dont 4 n’ayant rien à voir avec la problématique des RPS. La direction générale vient d’arrêter le dispositif en concluant que le problème n’existait pas »
Autre variante de réponse largement utilisée par les entreprises, la sensibilisation ou la formation des managers à la prévention et à la gestion du stress, souvent perçue par les managers comme intellectuellement nécessaires mais non suffisantes, car le plus souvent déconnectées de la réalité du management quotidien.
Pour intéressantes que soient toutes ces réponses, elles n’ont qu’une efficacité limitée et ne prennent pas en compte la dimension systémique de la problématique de la santé au travail. Plus grave encore, elles n’agissent que sur les symptômes visibles et permettent d’éviter l’analyse et donc la remise en question des causes structurelles génératrices de troubles psychosociaux, à savoir la perception et le vécu de la relation au travail, à l’autorité, à l’organisation et à la communication.
Concernant la relation au travail, nous assistons aujourd’hui à une véritable « mise en miettes du travail ». L’engagement dans le travail ainsi que la qualité de ce dernier ne sont plus remarqués, appréciés, objectivés et encore moins reconnus. La généralisation des pratiques de contrôle sur les seuls indicateurs visibles du travail constitue une véritable négation de la qualité du travail et entraîne un fort sentiment de dévalorisation.
D’une autre manière, la relation à l’autorité subit une métamorphose considérable. A titre d’exemple, on s’aperçoit que les pratiques managériales en cours, valorisant la délégation et l’autonomie sont, de plus en plus souvent, de véritables leurres masquant le déficit de repères et de cohérence des dirigeants et renforcent les sentiments de solitude et d’impuissance.
De la même façon, les principes d’organisation actuels visant à rationnaliser toujours plus, à rendre les structures toujours plus efficientes, sont aujourd’hui à bout de souffle. De réorganisation en réorganisation, même les collaborateurs les plus zélés finissent par s’épuiser et par perdre le bon sens collectif.
Enfin, l’overdose d’information « froide » (+ 100 mails /jour pour un collaborateur, soit environ 2 heures de consultation, en moyenne) s’est substituée, de façon exponentielle, à la communication relationnelle générant une nouvelle forme d’anxiété et des troubles du comportement de plus en plus visibles.
Face à la montée préoccupante des pathologies liées aux RPS, un sursaut de lucidité semble donc nécessaire pour attaquer le problème à la racine, quitte à remettre en cause les préjugés et lieux communs qui envahissent la réflexion actuelle sur la souffrance au travail.
Maurice Imbert
DGA, responsable du pôle Management
Ce qu’en pense Olivier Tirmarche, consultant en prévention des risques psychosociaux :
Comment s’expliquer la montée des risques psychosociaux ?
Il me semble que nous sommes en présence d’un phénomène de société qui dépasse de loin les murs de l’entreprise, mais qui a des prolongements spécifiques dans le monde de l’entreprise.
Nous savons qu’à l’échelle sociétale, les risques psychosociaux montent avec l’élévation du rythme de vie et de la pression cognitive, qui elle-même est étroitement liée à l’urbanisation et plus généralement à la connectivité. Parallèlement, nous observons une tendance à la médicalisation du bien-être. >> Lire la suite...
Dans la sphère économique, les entreprises ont réagi à la pression concurrentielle en modifiant profondément les conditions de travail. Par exemple, les cycles d’innovation ont été raccourcis, l’industrialisation s’est poursuivie pour s’étendre à la relation de service. Les chaines de magasins ont remplacé l’épicier de proximité, les centres de gestion et les centres d’appel sont venus remplacer ou compléter les réseaux de points de vente. Dans ces centres, le travail a été découpé, formalisé et objectivé.
D’une façon générale, il s’est développé à tous les niveaux de l’entreprise une exigence d’« engagement subjectif », c’est-à-dire une invitation à aller bien au-delà du travail prescrit. Pour ceux qui ont un travail ni très enrichissant ni rémunérateur, cette exigence d’engagement est difficile à supporter : faute de plaisir à la tâche et de capacité à se mettre en retrait, il y a une forme de déséquilibre dans le contrat.
De son côté, le manager répond aux sollicitations de quantité de personnes : son chef, son responsable fonctionnel, la filière RH, le contrôle de gestion, etc.
Tout ceci alimente, pour les collaborateurs et les cadres intermédiaires eux-mêmes, les fameux facteurs de stress identifiés par les psychologues du travail : charge de travail, sentiment de ne pas peser sur les décisions les concernant, manque de reconnaissance… Pour résumer, disons que l’intense effort de gestion fait au nom du triptyque qualité-coût-délai a fait de la santé des personnes une variable d’ajustement.
Dans ce contexte global, la qualité de vie est devenue une question de santé publique. Les risques psychosociaux ont été mis à l’agenda des politiques et des entreprises. Fondamentalement, je crois que nous assistons à la construction d’une norme de bien-être en milieu professionnel.
Comment réagissent les entreprises ?
Pour la grande majorité d’entre-elles, la contrainte réglementaire a été le principal moteur d’action. Le risque médiatique pousse certaines à aller plus loin. Rares sont les entreprises qui sont véritablement à la recherche de bénéfices sociaux. Cela demande le courage de questionner son modèle, sa stratégie, son organisation, son management. Autrement dit, cela ne se règle pas seulement avec un supplément de convivialité, il faut s’intéresser à la nature des liens qui se tissent autour du contenu du travail.
Dans les années 2008-2010, on a assisté à une explosion des démarches d’évaluation des risques, à l’instigation des CHSCT ou des DRH. La plupart de ces diagnostics n’ont pas été suivis d’actions, pour deux raisons principales. Pour les directions, les diagnostics étaient des occasions de découvrir le sujet. Elles n’avaient donc pas d’idée précise de ce qu’elles voulaient en faire. Et elles n’ont pas forcément été aidées par le contenu des diagnostics, qui sont souvent restés touffus et abstraits.
Au cours de l’histoire récente, les entreprises ont principalement suivi trois pistes d’actions. Très tôt, certaines ont proposé à leurs salariés de se familiariser avec des techniques comportementales permettant de mieux gérer les situations stressantes. Assez vite, elles ont complété leur approche avec des services d’assistance aux individus et aux équipes en détresse. Puis les directions des ressources humaines ont mis en place des sensibilisations ou des formations à destination des managers. Le souci, c’est que ces sensibilisations et formations ont été pensées indépendamment des contextes organisationnels. En fait, on a invité les managers à développer de nouveaux comportements sans se demander s’ils en avaient vraiment les moyens. Par exemple, on les a invités à faire preuve de reconnaissance sans se demander si leur activité de reporting leur laissait la possibilité de passer du temps sur le terrain, et ainsi de connaître le travail… ce qui est un prérequis pour reconnaître le travail.
Aujourd’hui, il est possible que les approches soient en train d’évoluer. Certaines entreprises demandent plus que des diagnostics et des dispositifs d’assistance psychologique. Elles cherchent à définir un projet de santé et à articuler ce projet avec leur stratégie. Si elles font de la formation, c’est alors beaucoup plus dans une logique de déploiement ou de poursuite d’un tel projet, que dans une logique de sensibilisation.
Beaucoup de choses sont dites sur l’offre de conseil dans le domaine des risques psychosociaux, comment la voyez-vous évoluer ?
Il s’agit d’un domaine d’intervention relativement jeune. Il est donc naturel que l’offre soit encore en cours de maturation. C’est une des raisons pour lesquelles les diagnostics sont jusqu’ici restés souvent touffus et abstraits. Selon moi, nous allons vers davantage d’accompagnement. L’accompagnement dans la durée et dans le concret, c’est la seule manière de rassurer des directions qui ont peur d’être remises en causes par des discours indignés, et c’est la seule manière de faire émerger des solutions à la fois réalistes et structurantes. Sur un plan plus théorique, il me semble impératif d’identifier des solutions spécifiquement adaptées au modèle économique et productif de chaque entreprise.
Titulaire d’un doctorat en sociologie des organisations, Olivier Tirmarche est consultant en prévention des risques psychosociaux et enseignant à Sciences Po Paris. Il est par ailleurs l’auteur de "Au-delà de la souffrance au travail. Clés pour un autre management", paru aux éditions Odile Jacob en avril 2010.
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